Constellations d’écritures et configurations de textes
Fernand Baudin [1] commence son article pour les « analphabètes » par expliquer le
titre : « “Écrire sur rotative ou sur écran” est la paraphrase d’une expression qu’utilisaient les
premiers imprimeurs vers 1450 et que Plantin employait encore en 1567. [...] Pour Plantin donc,
imprimer c’est l’art d’écrire à la presse sans plume. Pour lui, c’est toujours d’écriture qu’il
s’agissait, avec plume ou sans plume. Pour moi aussi. Quelle que soit la langue. Le support. L’outil [2] ».
En conciliant ces trois modes d’écriture — sur une presse, à la plume et sur écran, Baudin compare
« l’illettrisme » lié à l’incapacité de « percevoir les constellations d’écritures et les configurations
de textes ».
Pour Baudin, la raison en est claire : on ne nous apprend pas à « écrire ». La culture de l’écrit,
entendue ici certainement comme la culture d’écriture au sens global, n’est pas parmi les matières
d’enseignement général. Elle est redoutée non seulement par les enseignants d’école, mais souvent aussi
par les professseurs des académies des beaux-arts [3].
En lançant le « Le bulletin typographique », nous avons pour l’ambition de contribuer à l’instruction.
Dans les pages de ce titre, nous aborderons de grandes questions relatives à l’écriture stricto sensu et
aussi bien qu’au sens large du terme issu des sciences humaines.
Le premier numéro est entièrement consacré au Festival de la francotypographie, qui a eu lieu en 2023
avec le soutien de l’Institut français de Saint-Pétersbourg. Chaque texte est lié à un événement de ce
festival.
La conception du bulletin a deux axes clés : l’approfondissement — dans la matière, dans l’histoire et
la compréhension du sujet ; et l’extension du typographique — une idée qui rime avec l’extension du
poétique [4]. La dernière, en utilisant le principe diachronique, interagit avec
l’histoire de l’écriture, tandis que la première tente de manière synchronique de saisir l’écriture
d’aujourd’hui, en fixant les zones périphériques de sa manifestation et, peut-être, en se permettant
parfois d’aller au-delà de ce que nous avons l’habitude d’appeler la typographie. Max Ilyinov
1 Typographe belge, idéologue de la typographie dont les
idées font écho à celles de à Vadim Lazourski dans la culture russe, au moins en tant que traducteur
d’un massif de textes marquants sur la typographie. Baudin lui-même se définissait comme
« typographiste ».
2 Ci-après les citations renvoient à l’article de
Fernand Baudin « Écrire sur rotative et sur écran » (In : Communication et langages. N° 60, 1984).
3 Ce problème concerne davantage l’espace russophone
plutôt que celui de l’Europe occidentale ; dans les écoles de design de l’Europe occidentale, la
création de caractères et la typographie font partie des disciplines de base, au même titre que la
couleur et la composition. Toutefois, quand Baudin soulève ces questions : qu’est-ce que l’enseignement
de l’écriture ? faut-il compter sur l’aide des universités ? — il leur redonne d’actualité et
d’ampleur : « Ces questions, ce n’est pas moi qui les pose. Ce sont des questions qui se posent. À tout
le monde. Enseignants, enseignés et autodidactes. Dans tous les pays. Le nombre des analphabètes n’est
pas moins alarmant en France, en Belgique, qu’aux États-Unis, la question se pose à Stanford où j’ai été
invité à y répondre en anglais. Elle se pose en termes de typographie à l’École de Lure, à l’Imprimerie
nationale, au C.E.R.T., à l’Association typographique internationale. Elle se pose en termes de
bibliologie dans les universités de France comme à l’U.L.B. (Université libre de Bruxelles) ».
4 Alexei Massalov, philologue, chercheur en
poétique éclaire : « L’extension du poétique apparaît comme une transposition des principes constructifs
de la poésie vers la prose (poème en prose, prose ornementale, prose poetry etc.), mais elle se
manifeste aussi dans la “prosation” du vers. Le modernisme et le postmodernisme permettent d’étendre le
champ du poétique en utilisant une variété des formes hybrides intermédiaires (poésie visuelle, sound
poetry, digital poetry) et en ajoutant dans la structure du vers grâce aux éléments typographiques,
figuratifs, acoustiques, digitaux etc. En outre, le glissement entre l’Art et le Non-Art et
l’hybridation du langage poétique avec des langages (auto)documentaires, théoriques et d’autres langages
non littéraires jouent un rôle important ».